Langues régionales du Midi

Midi est pris au sens : région Sud de la France (Sud-Ouest compris). De même que méridional signifie : qui est au sud, qui est du midi.

Les parlers locaux varient, de plus en plus avec la distance ; certains décrivaient la France des patois comme une mosaïque, vue de Paris. Le mot patois, pour désigner ces nombreux parlers, dérive sans doute du mot latin pater, père (langue paternelle, langue du père). Langues parlées depuis de nombreux siècles, langues de tous les jours dans chaque communauté locale, surtout à la campagne, jusqu’au milieu du XXe siècle au moins.

Comment regrouper ces parlers en catégories ? Trouver un nom ? En utilisant le nom de duchés, ou comtés, devenus provinces historiques, pour appeler la plupart des langues ou dialectes régionaux : la mosaïque se simplifie un peu. Dans les textes anciens, le nom du fief, de la province ou de ses habitants est souvent antérieur à celui de la langue.

Les noms de parlers, idiomes ou patois de France présents dans le fameux rapport de l’abbé (Henri) Grégoire, peu après le début de la Révolution française :

« Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française » (1794)

Extrait : « Nous n’avons plus de provinces, & nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les noms. Peut-être n’est-il pas inutile d’en faire l’énumération :

le bas-breton, le normand, le picard, le rouchi ou wallon, le flamand, le champenois, le messin, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon, le bressan, le lyonnais, le dauphinois, l’auvergnat, le poitevin, le limousin, le picard, le provençal, le languedocien, le velayen, le catalan, le béarnois, le basque, le rouergat & le gascon ; ce dernier seul est parlé sur une surface de 60 lieues en tous sens. Au nombre des patois, on doit placer encore l’italien de la Corse, des Alpes-Maritimes, & l’allemand des Haut & Bas-Rhin, parce que ces deux idiomes y sont très dégénérés. » (sic)

« Anéantir les patois », pas moins, pour les remplacer par le français : le titre annonce les objectifs. Ceci afin d’homogénéiser la France, et aussi en opposant les patois au français, vu comme seule langue écrite prestigieuse par ses ouvrages (de savants, d’écrivains) en France à l’époque moderne. Pourtant, être bilingue est au contraire un atout, en fait : il rend plus facile l’apprentissage d’autres langues.

En France méridionale, H. Grégoire mentionne donc : « le poitevin, le limousin, l’auvergnat, le velayen, le dauphinois, le provençal, le languedocien, le rouergat, le catalan, le béarnois, le basque & le gascon ; ce dernier seul est parlé sur une surface de 60 lieues (environ 240 km) en tout sens ». Ainsi que « l’italien de la Corse, des Alpes-Maritimes ».

Toutes, sauf le basque, sont des langues romanes, c’est à dire issues du latin. Parmi les langues romanes du Midi, on retrouve les dénominations qui font toujours consensus pour cinq grands groupes de dialectes ou langues d’oc  : limousin, auvergnat, provençal, languedocien, gascon et béarnais. Le poitevin (ou plutôt saintongeais, Charentes) n’en fait plus partie depuis la guerre de Cent ans (XIVe-XVe siècles).

Un linguiste comme Claude Hagège n’attache pas grande importance à la distinction entre langue et dialecte : il s’agit de langues, même si le terme dialectes indique une parenté plus proche. Quelles parentés, pour les langues de France, et les langues d’oc ? Les études comparatives ont fait progresser les connaissances (à suivre)

 

Bibliographie :

Aventures et mésaventures des langues de France, Henriette Walter, éd. Honoré Champion (2012)

Langues d’oc, Langues de France, Institut Béarnais et Gascon, Unioun Prouvençalo, éd. Princi negue (2006)

Fleuves et rivières du Sud-Ouest : partage des eaux et régions

440px-adour-garonne-regionsBassin Adour-Garonne

Frontières

L’idée de « frontières naturelles » (mers, montagnes) a été émise, en France notamment, comme argument géographique pour définir des limites « naturelles » de pays. Les fleuves et rivières aussi furent vus souvent comme de telles frontières naturelles entre populations, provinces ou pays. Déjà, Jules César utilisait les fleuves pour limites dans sa description des trois Gaules (Aquitania/Aquitanie, Celtique et Belgique) au début du Livre I de son récit Guerre des Gaules (p.1 éd. Les Belles Lettres, Paris, 2007) :

« L’ensemble de la Gaule est divisé en trois parties », écrit J. César, qui nomme leurs peuples respectifs : les Belges (Belgae), les Aquitans (Aquitani), les Celtes (Celtae) ou Gaulois (Galli, en latin).

« Tous ces peuples diffèrent entre eux par le langage, les coutumes, les lois. Les Gaulois/Celtes sont séparés des Aquitans par la Garonne (Garunna), des Belges par la Marne (Matrona) et la Seine (Sequana) » écrit-il ensuite.

Liaisons

Cependant, les cours d’eau ont aussi une fonction de liaison, pour le transport des hommes et des marchandises, documentée depuis la protohistoire : outre le Rhône et la Loire, l’axe Aude-Garonne permet déjà de passer de la mer Méditerranée à l’océan Atlantique via l’isthme Midi-Pyrénéen (p. 27, L’âge du Fer en France, P. Brun & P. Ruby, La Découverte, 2008). Sans omettre les pirates Vikings (du VIIIe au XIe siècle) pour qui fleuves et rivières furent des voies de pénétration loin à l’intérieur des terres, et non des barrières.

Cette fonction de liaison est une justification pour décrire dans un seul ensemble le bassin d’un fleuve et de ses affluents. Aux deux principaux fleuves pyrénéens, Adour et Garonne, s’ajoute la Dordogne qui conflue avec la Garonne dans l’estuaire de la Gironde. Puis la Charente, dont le bassin couvre les deux départements de Charente et Charente-Maritime.

Bassin Adour-Garonne

Comparé au découpage en départements, le bassin Adour-Garonne (et Dordogne) couvre l’essentiel des ex-régions ‘Aquitaine’ et ‘Midi-Pyrénées’, et en partie le département de Lozère. Mais l’ex-région ‘Languedoc-Roussillon’ (Aude, Hérault, Gard) reste distincte : l’Aude et l’Hérault sont deux fleuves côtiers dont le bassin respectif est compris dans le département éponyme ; et le Gard est un affluent du Rhône. Sur la base des bassins versants, ce sont ‘Aquitaine’ et ‘Midi-Pyrénées’ qui forment une fusion naturelle.

Et si on prenait la ligne de partage des eaux entre bassins de (Charente, Dordogne, Garonne)  et bassin de la Loire, comme délimitation de régions ?

Le seuil du Poitou (situé environ 30 km au sud de Poitiers) fournit un repère géographique de limite régionale nord/sud  : il marque la ligne de partage des eaux entre le bassin de la Loire au nord, et celui de la Charente au sud. De même, il sépare le Poitou (au nord) des deux départements charentais (au sud) qui marquent le début du Bassin aquitain. S’y superpose une ligne de changement climatique entre le Bassin parisien (au nord) et le Bassin aquitain (au sud) qui bénéficie d’un climat océanique plus chaud.

Près du seuil du Poitou, plusieurs « batailles de Poitiers » historiques furent déterminantes :

507, à Vouillé : victoire des Francs de Clovis sur les Wisigoths d’Alaric II. Elle signe la fin du royaume Wisigoth ‘de Toulouse’ (418-507) en Aquitanie.

732 : victoire des Francs de Charles Martel (et des Vascons/Aquitans du duc Eudes) sur les Sarrasins. Elle marque le début de la présence des carolingiens dans le Sud-Ouest.

1356, à Nouaillé-Maupertuis : victoire des Anglais, pendant la guerre de Cent ans. Le roi français Jean le Bon est fait prisonnier.

 

La (ou les) lignes de partage des eaux  entre bassins de la Dordogne ou de la Garonne, et bassin  de la Loire (ou du Rhône) concerne d’autres départements à l’est des Charentes (à suivre)

 

Aquitanie / Aquitania (1 sur 3)

Les auteurs anciens ont été interprétés pour faire l’inventaire des peuples des Gaules, par leur nom et par les limites de leur territoire respectif. Vaste sujet. Nous allons nous intéresser plutôt au sujet plus simple du devenir du terme Aquitania.

Empire romain (-50 à 420)

L’apparition du mot Aquitania (et de ses habitants : Aquitani) chez les auteurs antiques (dont les écrits nous sont parvenus) date du récit (en latin) par Jules César de sa Guerre des Gaules, écrit vers -52 après sa victoire d’Alésia. (voir ed. Les Belles Lettres, Paris, 2007).

Selon César, Aquitania s’étend de la Garonne aux Pyrénées (« a Garunna flumine ad Pyrenaeos montes« ) et à l’océan proche de Hispanie (Hispania, la péninsule ibérique / futurs Espagne + Portugal). Soit une forme avec trois limites. A l’est cependant, la conquête vers -120 de la Province romaine (Narbonnaise) en fait la frontière logique de Aquitania décrite par César. On sait que Tolosa (future Toulouse, ou plutôt Vieille-Toulouse) faisait partie de l’ouest de la Province romaine ; le site est sur une hauteur riveraine à l’est de la Garonne et un peu au nord de la confluence Ariège-Garonne.

Au fil des siècles, les territoires de nom Aquitania ou ses dérivés ultérieurs (Aquitanie, Aquitaine, …)  vont ensuite plusieurs fois varier dans leur extension, mais rester compris entre Pyrénées, océan Atlantique et Loire. Les indications géographiques de César, Strabon, Diodore de Sicile, sont concordantes et les exégètes indiquent une source commune dans les œuvres de Posidonios, au Ier siècle avant notre ère : il a voyagé en Gaule 50 ans avant les conquêtes de J. César.

Dans son ouvrage Géographie (en grec ancien) dont le livre IV sur les Gaules fut rédigé vers 18 selon F. Lasserre (ed. Les Belles Lettres, Paris, 2003) Strabon reprend d’abord les mêmes repères géographiques que J. César : les Aquitani (Aquitans/Aquitains) ont pour frontière la Garonne et occupent le territoire sis entre ce fleuve et le Mont Pyréné. Si l’on transcrit du grec, Stabon écrit Akouitanoi (pour les habitants)  ce qui dénote une prononciation de ‘Aqui’ non à la française, mais avec le son ou.

Mais Strabon précise aussi qu’Auguste, devenu empereur, vainqueur de Marc-Antoine après la mort de César (en -44), a ajouté (vers -27) à Aquitania initiale de César « tout le territoire situé entre la Garonne à la Loire » soit une douzaine de « cités » (civitas) ou peuples  gaulois. Désormais, dans l’histoire officielle des noms de territoires, la grande Aquitania d’Auguste (jusqu’à la Loire) va supplanter celle de César (jusqu’à la Garonne) qui contient pourtant l’origine du terme.

Au IVe siècle, Aquitania d’Auguste est scindée en provincia Aquitanica et provincia Novempopulana. Vers 400, la Notice des provinces de l’Empire (Notitia provinciarum et civitatum Galliae) mentionne trois provinces : Provincia Aquitanica prima, Provincia Aquitanica secunda, Provincia Novempopulana. Cette dernière, entre Garonne-Ariège et Pyrénées, est proche de Aquitania de César. Provincia Aquitanica prima occupe l’est, et Provincia Aquitanica secunda l’ouest, de l’extension par Auguste de Aquitania entre Garonne et Loire.

Aquitanica est un adjectif, et signifie d’Aquitaine, indique le dictionnaire Gaffiot (latin-français). Tous les écrits de ces périodes sont encore en grec ancien ou en latin. Les langues romanes (régionales ou nationales, issues du latin) ne prendront le pas que bien plus tard, même si les langues parlées ont poursuivi leur évolution.

 

Bibliographie :

Guerre des Gaules (2 t.), César, éd. Les Belles Lettres, Paris (2007 & 2008)

Géographie (livres III et IV), Strabon, éd. Les Belles Lettres, Paris (2003)

Pourquoi garder des listes régionales ‘Sud-Ouest’ aux élections européennes

220px-franceeurocirconscriptions-2-svg élections européennes, euro-circonscriptions 2004 à 2019

Le redécoupage/assemblage récent des régions  a entrainé des modifications majeures de limites régionales, pour les élections régionales 2015 ; dans le Sud-Ouest,

. Fusion des régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon, d’où résulte la néo-région « Occitanie (Pyrénées-Méditerranée) »

. Fusion des régions Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes, d’où résulte la néo-région « Nouvelle-Aquitaine »

Une autre conséquence probable est le changement des euro-circonscriptions (multi-régionales) pour les élections européennes 2019, car l’euro-circonscription ‘Sud-Ouest’ était formée de trois régions antérieurement (Aquitaine, Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon) sans Poitou-Charentes ni Limousin. En fait, le gouvernement annonce maintenant le retour à des listes nationales.

On avance que la plupart des pays européens ont des listes nationales aux élections européennes ; mais sept pays de l’UE ont entre 8 et 12 millions habitants ; seulement cinq plus de 40 millions ; treize moins de 7 millions d’habitants. Or, 8 à 12 millions d’habitants, c’est déjà la taille des euro-circonscriptions françaises actuelles !

 

Euro-circonscriptions multi-régionales

La France a 67 millions d’habitants. Pour maintenir 6 (ou 7 avec outre-mer) circonscriptions aux élections européennes, on peut modifier autrement les euro-circonscriptions en tenant compte du ré-assemblage régional de 2015 :

Les euro-circonscriptions ‘Nord-Ouest‘ (néo-régions Hauts-de-France & Normandie) et ‘Est‘ (néo-régions Grand Est & Bourgogne-Franche-Comté) peuvent rester inchangées après cette réforme régionale, ‘Île-de-France‘ (et ‘Outre-mer‘, à regrouper ou non) aussi ; l’ex euro-circonscription ‘Massif central-Centre‘ peut être divisée et répartie aisément : Limousin avec ‘Sud-Ouest‘ (inclut ex-Aquitaine et « Occitanie »), région Centre-Val de Loire avec ‘Ouest‘, Auvergne avec ‘Sud-Est‘ (inclut ex-Rhône-Alpes et Provence).

Il ne reste que l’ex-région Poitou-Charentes, à diviser en deux ? Une évidence géographique s’impose, la néo-région « Nouvelle-Aquitaine » s’étire trop du nord au sud, sur plus de 400 km. Les Charentes sont tournées davantage vers Bordeaux, mais les Deux-Sèvres sont plus proches des Pays de Loire, avec Vendée, et Poitiers plus proche de Tours que de Bordeaux.

Pourquoi chaque région devrait-elle être incluse strictement dans une euro-circonscription ? Pourquoi pas une euro-circonscription ‘Sud-Ouest’ des Charentes (et Limousin) aux Pyrénées, en compagnie toujours de « Occitanie (Pyrénées-Méditerranée) » ? Pour garder un ancrage régional aux députés européens. Pour que tout ne se décide pas « à Paris ».

S’il faut faire coïncider strictement les limites des régions et euro-circonscriptions, autant rectifier les limites régionales, en passant par exemple le département des Deux-Sèvres (79) en région Pays-de-Loire, et celui de la Vienne (86) en région Centre-Val-de-Loire : Niort (79) est plus proche de Nantes (150 km) que de Bordeaux (190 km), et Poitiers est bien plus proche de Tours (100 km) que de Bordeaux (230 km).

Aux frontières du réel

Aucun découpage n’est innocent, et certainement pas les découpages électoraux ou le choix de frontières. Au moins peut-on s’efforcer de les rendre rationnels et durables.

Un ancien prof de géo nous disait : « je vous enseignerai d’abord la géographie physique, car elle reste stable à long terme, pas la géographie humaine ». Il sera question des deux, et pas seulement du relief des Pyrénées ; mais question aussi de géographie historique : la mémoire du passé même lointain peut éclairer le présent et l’avenir.

« Un peuple sans mémoire (ou sans histoire) est un peuple sans avenir (ou sans âme) »

Le choix des régions a un sens politique, et pas seulement de rationalité économique : en France, les régions (définies depuis les années 70 ; premières élections en 1986) ont été chamboulées en 2015. Pour un résultat discutable, dans le Sud-Ouest notamment.

Géographie électorale : il s’écrit que les euro-circonscriptions multi-régionales (en vigueur depuis 2004) vont être balayées en 2018, pour laisser place à des listes nationales aux élections européennes 2019. Un retour annoncé vers 1979 ?

Ça se discute aussi. Du point de vue de la cohérence des néo-régions et du choix des assemblages faits en 2015, d’une part, mais aussi du point de vue de l’intérêt d’un territoire multi-régional (plutôt que national) pour le vote aux élections européennes en France, et dans le Sud-Ouest en particulier.